Le dessein des cartes.

Une carte représente toujours un territoire, mais de différentes manières selon la communauté d’utilisateurs à qui elle est destinée et le but qu’elle poursuit : scientifique, politique, fiscal, économique, stratégique ou encore administratif. En ce sens, une carte vise d’abord à l’efficacité, même si c’est parfois au détriment de l’exactitude.

FRAD068CARTESETPLANS903_Plan de la forêt de Rouffach dans le canton dit "Hochbourg"_1697

L’histoire de la cartographie n’a pas connu une évolution linéaire et des usages et des systèmes de représentation concurrents ont pu cohabiter pendant une même période. Au fil du temps cependant, grâce aux avancées scientifiques et techniques des géographes et des ingénieurs, les cartes se font plus précises afin de répondre aux exigences économiques et militaires croissantes. La cartographie, du XVIIe au XIXe siècles, devient un outil privilégié du pouvoir.

La carte, sous sa forme graphique, pose moins la question de la souveraineté effective que la volonté de souveraineté désirée. Ce que la carte délimite, c’est ce que l’usager revendique comme relevant de sa puissance, de son exclusivité économique, etc. L’établissement des contours des propriétés et la défense des droits qui y sont attachés comptent donc tout naturellement parmi les premières motivations présidant à l’élaboration des cartes.

La carte sous sa forme graphique

Affirmer la propriété et percevoir des droits

Les plans servant à établir une propriété sont rarement antérieurs au XVIIIe siècle. Les nombreuses mutations foncières engendrées par les guerres du XVIIe siècle s’accompagnent d’une multiplication de plans, de plus en plus précis, conçus comme aide-mémoire à l’appui de registres ou de dossiers, au même titre qu’aujourd’hui, des plans accompagnent les actes de vente d’un bien. 

Au cours du XVIIIe siècle, les seigneurs cherchent également à restaurer d'anciens droits seigneuriaux, afin d’augmenter leurs revenus, entamés par les guerres (ce qu’on a appelé la « réaction seigneuriale ») : ils font alors compiler les actes attestant leurs droits dans des terriers, parfois illustrés de plans.

De manière plus systématique, l’Alsace se dote d’une couverture cartographique presque exhaustive entre 1760 et 1763, sur ordre de l’intendant d’Alsace, Jacques Pineau de Lucé. Levés eux-aussi dans un but fiscal, les plans d’arpentage des finages ont pour objet de permettre une évaluation plus juste des biens fonciers et une répartition plus équitable du vingtième (impôt direct touchant l'ensemble de la population, et dont le montant correspond à 5 %, soit un vingtième, des revenus). 

Affirmation de la propriété et perception des droits

Rendre la justice

Couramment utilisés dans le cadre de procès, les plans versés au dossier d’instruction visent à présenter à une instance judiciaire qui ne se déplace pas sur place le terrain contesté entre les parties. 

Dressés à grande échelle, ils sont centrés sur l’objet du contentieux (parcelle, lot de terres ou encore chemin, puits, etc.). Le soin apporté à leur réalisation varie selon le commanditaire : sollicités par le juge, le géomètre et l’arpenteur fourniront une carte exacte, mais sans sophistication graphique particulière ; par l’une des parties en cause, et la carte sera rehaussée de détails visuels, de couleurs, afin d’accroître sa force de conviction.

Rendre la justice

Défendre et conquérir

Région frontalière rattachée à la France sous le règne de Louis XIV (en 1648 et, pour Strasbourg, en 1681), l’Alsace occupe depuis lors, sur le plan de la défense du territoire, une position éminemment stratégique. 

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la fréquence des campagnes militaires, et en particulier de la guerre de siège, valorise le métier d’ingénieur-militaire, dont le plus célèbre représentant reste Sébastien Le Prestre de Vauban. En 1691, la cartographie militaire bénéficie de la création du corps des « ingénieurs-géographes du roi », essentiellement employés aux fortifications ; ils occupent dès lors une place prépondérante dans le mouvement de rationalisation et d’uniformisation de la représentation du territoire. 

L’ingénieur-géographe est chargé de la reconnaissance du terrain et dresse à ce titre les plans des camps et les itinéraires des troupes. Il est également responsable de la levée de cartes précises des régions situées à la frontière afin d’établir les documents utiles au bon déroulement des opérations militaires. Progressivement, ses compétences ne se cantonnent plus aux seules affaires militaires et ses travaux s’orientent vers les ouvrages du génie civil et d’urbanisme. Le corps des ingénieurs des Ponts et Chaussées, créé en 1716, est, pour sa part, chargé du tracé des voies de communications.

Défendre et conquérir

Aménager le territoire

Avant que ne se mette en place, en 1716, le corps des Ponts et Chaussées, les routes étaient souvent construites et entretenues sans plans ni cartes. Dès la deuxième moitié du XVIIe siècle néanmoins, à la faveur des grands travaux d’aménagement du territoire entrepris par Colbert, la cartographie civile se développe, héritière des techniques de représentation des ingénieurs militaires. Il s’agit alors de faciliter la circulation des hommes et des biens. Aux XVIIIe et XIXe siècles, la carte devient un support quasi systématique d’aide à la décision administrative, autant qu’un auxiliaire dans la gestion du territoire.

Les plans présentés ici proviennent du fonds de l’Intendance d’Alsace qui, au XVIIIe siècle, compte, parmi ses multiples attributions de police et de justice, la gestion des ponts et chaussées ; cette sélection fait la part belle à l’administration des routes, des chemins et des rivières, mais nombreux sont aussi les plans conservés aux Archives départementales du Bas-Rhin qui abordent la question des ressources économiques (moulins, forges, mines, tuileries…) ou débordent largement le prisme chronologique retenu : schéma directeur d'aménagement et d'urbanisme (SDAU), plan local d'urbanisme (PLU), etc.

Aménager le territoire

Gérer le territoire

Au terme de la guerre de Trente ans (1618-1648), la région est dévastée : la population est décimée (entre 30 % et 50 % de pertes humaines), de nombreux villages ont disparu (10 %), et l’économie est ruinée. Le redressement de l’Alsace est confié à l’intendant. Il faut ré-alotir les parcelles abandonnées et en améliorer la production pour nourrir un nombre croissant d’habitants. 

Selon une idée chère aux physiocrates, l’agriculture ne peut que bénéficier d’une certaine planification rationnelle, qui passe notamment par la représentation spatiale des terrains.

Gérer le territoire