Vers un territoire homogène ?

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Avant la Révolution française, l’Alsace forme une mosaïque complexe de seigneuries ecclésiastiques (évêque de Strasbourg, abbé de Murbach, chevaliers de l’Ordre de Saint-Jean…), laïques (familles de Fleckenstein, de Ribeaupierre…), ou encore urbaines (Strasbourg, Colmar…).

Le pouvoir seigneurial est souvent, à cette époque, fondé sur des droits spatialement éparpillés : les seigneuries sont rarement d’un seul tenant et certains villages sont possédés par plusieurs seigneurs, ce qui crée un lacis souvent inextricable de divisions territoriales. A cette mosaïque féodale se superpose un découpage administratif et juridictionnel du territoire à peine moins complexe, celui des bailliages, sous l’autorité de Vogt (baillis) qui exercent localement, au nom de leur seigneur, les fonctions financières et judiciaires. En Basse-Alsace, on n’en compte pas moins d’une trentaine avant 1789.

1_Fi_12_5_DSC_0025.JPG - Archives départementales du Bas-Rhin

Le rattachement de la province au royaume de France, en 1648, n’entame que partiellement l’autonomie des princes et seigneurs alsaciens ; malgré les efforts engagés par la Couronne de France, l’émiettement territorial perdure donc jusqu’à la Révolution française.

Le pouvoir révolutionnaire, en confisquant les domaines des princes et en créant les départements (1790), permet ce que la monarchie française n’avait pu réaliser : un cadre homogène et rationnel pour le territoire.

Au XXe siècle, les réformes successives de l’organisation territoriale et la décentralisation ont néanmoins créé un nouveau « millefeuille ». Les mutations de la société contemporaine incitent, plus que jamais, les pouvoirs publics à repenser les lignes institutionnelles et territoriales afin de donner un sens à des territoires de proximité, tout en maintenant une cohérence administrative.

Pour fixer ces nouveaux repères, le recours à la carte reste, aujourd’hui comme par le passé, une nécessité.

En guise d'introduction

La carte de Cassini : vers une couverture totale du territoire

La carte du royaume de France imprimée en 180 feuilles entre 1756 et 1815, dite « carte de Cassini », est le premier levé cartographique par triangulation de l’ensemble du territoire français à une échelle uniforme (1/86 400). Par son procédé, son étendue, sa précision et son mode de diffusion, elle constitue une véritable innovation et s’inscrit dans l’esprit des Lumières. Sa réalisation donne aussi lieu à la première grande enquête toponymique nationale.

Le projet est initié par une dynastie de cartographes, les Cassini, dès la fin du XVIIe siècle. Encouragée par Colbert, conscient de la nécessité de disposer de cartes exactes pour aménager et administrer le territoire, l’entreprise est placée sous les auspices de l’Académie des Sciences à partir de 1700.

Le projet, d’une ampleur inégalée, peine à progresser, jusqu’à ce qu’en 1746 César-François Cassini de Thury, dit Cassini III, convainque Louis XV d’établir et de publier une « carte générale et particulière » du royaume, à échelle suffisamment grande pour y placer localités, cours d’eau, routes et chemins. Dans un règne agité par les guerres, le projet prend une dimension stratégique, quoique les militaires soient partagés sur la réalisation et la diffusion d’une carte susceptible de livrer des informations sensibles sur la défense du territoire.

La première feuille, celle de Paris, est publiée en 1756, année où le roi retire sa mission à Cassini, le contraignant à fonder une société pour financer son projet. La nationalisation de la carte au profit du Dépôt de la Guerre, en 1793, permet de la mener à son terme, en 1815. 

La carte des Cassini constitue, dans l’histoire des cartes générales de la France, l’unique parenthèse civile jusqu’à la création de l’Institut géographique national, qui remplace le Service géographique de l’Armée, lui-même successeur du Dépôt de la Guerre, en 1940.

Le territoire quadrillé

L’abornement, ou bornage, a pour objet de déterminer et de matérialiser la ligne qui sépare deux terrains contigus (propriétés, bans, voire Etats). Les limites peuvent être naturelles (et souvent continues, comme un fossé), ou artificielles. Dans ce dernier cas, elles sont représentées sur le terrain par des bornes ou d’autres marques de limite, dont l’emplacement est déterminé par les arpenteurs. 

Il ne faut pas confondre ces bornes, aujourd’hui presque disparues, avec les bornes milliaires, qui, héritées de la Rome antique, sont des bornes routières en pierre, généralement en forme de colonne, portant une inscription et destinées à marquer les distances sur les voies de circulation.

Le cadastre : une couverture totale du territoire

Le cadastre, sorte « d’état civil » de la propriété foncière, est l’ensemble des plans et fichiers administratifs qui recensent les biens immobiliers situés dans chaque commune française, et en consignent la valeur afin de permettre une répartition équitable de l’impôt foncier.

Sous l'Ancien Régime, terriers et censiers constituent les ancêtres du cadastre. La contribution foncière repose alors sur le système d'imposition « par quotité », exigeant d'un territoire une somme globale (sans répartition sur les personnes). Les approximations sont fréquentes, aussi la revendication d'un outil exact et uniforme pour l’ensemble du territoire français se fait-elle de plus en plus forte dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.

L’Assemblée constituante  instaure donc un système reposant sur une contribution foncière calculée en fonction de la valeur de chaque propriété immobilière – qui devait refléter convenablement le patrimoine des contribuables, à une époque où l’on n’imaginait pas qu'ils puissent être soumis à l'obligation de déclarer le montant de leur patrimoine ou de leurs revenus. Elle ordonne, en 1791, la création d’un Bureau du cadastre, chargé de la levée de plans présentant, pour chaque commune, sa circonscription et sa division en sections, elles-mêmes divisées en parcelles. 

Dans les années qui suivent, et jusque sous le Consulat, la mise en œuvre du projet rencontre des obstacles sans nombre : contestation des modalités d’établissement, pénurie de géomètres compétents, difficultés de financement, hétérogénéité des systèmes de mesure… 

De ces flottements naît, en 1807, le cadastre parcellaire, qui consacre le principe d’une imposition « par répartition », tenant compte de la valeur locative de chaque parcelle et, donc, de ce qu’elle rapporte à son propriétaire.

Lors de l'établissement du cadastre, les parcelles de chaque commune sont arpentées, cartographiées et classées d'après la fertilité du sol. Le produit imposable à chacune d'elles est évalué. Les propriétés bâties et non bâties, ainsi que chaque propriétaire de parcelle, sont identifiés.

Après arpentage de toutes les parcelles composant le territoire national, le cadastre dit « napoléonien », manifestation de l’égalité civile et gage de la propriété individuelle, est achevé en 1850. Depuis lors, des campagnes de rénovation sont menées à intervalles réguliers, impliquant parfois une refonte totale, pour rendre compte de l’évolution du territoire (divisions de parcelles, remembrement rural ou modifications administratives).

« Les demi-mesures font toujours perdre du temps et de l'argent. Le seul moyen de sortir d'embarras est de faire procéder sur le champ au dénombrement général des terres, dans toutes les communes de l'Empire, avec arpentage et évaluation de chaque parcelle de propriété. Un bon cadastre parcellaire sera le complément de mon code [civil], en ce qui concerne la possession du sol. Il faut que les plans soient assez exacts et assez développés pour servir à fixer les limites de propriété et empêcher les procès ». - Lettre de Napoléon 1er à Nicolas-François Mollien, ministre du Trésor, juillet 1807.

Le département du Bas-Rhin

Le 22 décembre 1789, l'Assemblée constituante crée les départements, afin de remplacer les anciennes divisions administratives du royaume. Leur mise en place doit fournir un cadre homogène, tant pour la représentation nationale que pour l'administration du territoire.

La liste des départements et leurs limites est fixée par le décret du 26 février 1790, qui consacre le principe d’un accès au chef-lieu en une journée de distance et tient compte des frontières des anciennes provinces. C’est ainsi que sont respectées les limites historiques de l’Alsace, à l’intérieur desquelles on crée deux départements, le département de Strasbourg, ou du Bas-Rhin, et celui de Colmar, ou du Haut-Rhin, tous deux divisés en districts, eux-mêmes formés de cantons.

Au XIXe siècle, le département s’ancre dans le paysage institutionnel français, dont il constitue la trame jusqu’à nos jours. Mais sa taille finit par paraître peu adaptée à l’exercice de certaines actions publiques. Ainsi naissent, au niveau supra-départemental, les régions (qui accèdent au statut de collectivités locales en 1982), afin d’assurer, notamment, l’aménagement et la gestion des infrastructures de transport. Au niveau local apparaissent, encadrées par la loi, des structures intercommunales qui visent à remplir des missions d’intérêt public grâce à la mise en commun des moyens des municipalités adhérentes, ou bien encore des « pays », espaces cohérents destinés à l'étude et la réalisation de projets de développement.

En vertu de la libre administration des collectivités locales, affirmée par les lois de décentralisation de 1982 qui ont transféré l’exécutif départemental des préfets aux présidents des conseils généraux, certains départements, comme le Bas-Rhin, mettent en place des « territoires », pour répondre à des attentes locales spécifiques et rapprocher l’administration départementale du citoyen.

Le Bas-Rhin

La carte d’état-major

Les insuffisances de la carte de Cassini (représentation approximative du relief, lacunes en matière de voies de communication) et l’impossibilité de sa refonte font émerger le besoin d’une nouvelle carte de France dès le début du XIXe siècle, tant pour des raisons militaires que d’administration civile. 

La grande originalité de la carte topographique générale de la France au 80 000e, commencée sous la Restauration (en 1827) et dite « carte de l’état-major », réside dans son utilisation des travaux du cadastre. La détermination de points d’altitude grâce aux opérations de nivellement, la représentation du relief par un système de hachures et la figuration du réseau routier secondaire, en constituent les principales avancées. 

L’entreprise est menée sous l’autorité du ministère de la Guerre par les ingénieurs-géographes intégrés en 1831 au corps d’état-major, dont la carte tire son nom. Les levés effectués sur le terrain, dans les communes sans cadastre ou avec un cadastre imparfait, sont achevés en 1866. La publication des 273 feuilles de la carte, chacune couvrant un territoire de 40 sur 64 km, se termine en 1880.

Le projet se poursuit au XXe siècle, mais le modèle initial subit d’importantes transformations. L’échelle passe au 1/50 000e, la couleur est introduite et les courbes de niveau se substituent aux hachures. Pendant la Première Guerre mondiale, le Service géographique des armées adopte la projection Lambert, une carte « conforme » (qui conserve localement les angles, donc les formes) étant nécessaire aux militaires pour la préparation des tirs de l’artillerie, ce que ne permettait pas la projection de Bonne jusqu’alors en usage.

} Voir la partie « artistes de la carte » : des instruments et des techniques graphiques de précision
 

Dans le même temps, l’armée délaisse une carte de plus en plus diffusée auprès du grand public par les éditeurs privés. La défaite de 1940 contraint le gouvernement, afin d’éviter la mainmise des autorités d’occupation sur un outil stratégique essentiel, à transformer le Service géographique des armées en un organisme civil, l’Institut géographique national, garant de la production, de l'entretien et de la diffusion de l'information géographique de référence en France.

La carte d'état-major