La guerre des Paysans, jalon et miroir d’une Europe en mutation
Un dossier pédagogique conçu par Emmanuel Gérardin, professeur d’histoire géographie au lycée Heinrich Nessel (Haguenau).
La guerre des Paysans représente un moment clef de l’histoire européenne. Certes, les commémorations des 500 ans de l’événement sont restées en France essentiellement cantonnées à l’est du pays, dans le périmètre du soulèvement populaire de 1525. L’exposition mise en place par les Archives d’Alsace en constitue un beau témoignage. Assez logiquement, la mémoire de ce large mouvement insurrectionnel est surtout portée en Allemagne, là où l’historiographie lui a donné un caractère national. Pourtant, il constitue bel et bien un catalyseur et un révélateur des transformations qui s’opèrent à la charnière entre le Moyen Âge et les Temps modernes dans l’ensemble du continent.
Entre juin 1524 et juillet 1526, une succession de soulèvements ont mobilisé des centaines de milliers d’ « hommes du commun » issus des campagnes ainsi que de petites villes du sud du Saint Empire romain germanique, le long d’une large diagonale qui part du département actuel de la Moselle jusqu’au sud du Tyrol. Plusieurs foyers se distinguent : la Forêt noire, la Souabe, la Thuringe, le Palatinat, le Tyrol et bien sûr l’Alsace. Organisés en bandes bien structurées politiquement et militairement, les communautés insurgées aspirent à concrétiser dans l’ordre social leurs aspirations évangéliques et leurs revendications antiféodales. Ils rêvent d’un monde plus égalitaire et plus fraternel, libéré de l’oppression seigneuriale.
La dynamique du mouvement repose sur des mécanismes qui s’inscrivent dans la généalogie des révoltes populaires qui émaillent l’Europe depuis le XIVe siècle : Jacqueries françaises de la guerre de Cent Ans, la révolte paysanne suscitée dans le Kent et le Sussex en 1381 par les « pauvres prêcheurs » ou Lollards, disciples de John Wyclif, l’insurrection des hussites en Bohème en 1419, les Bundschuh de 1493, 1502, 1513 et 1517 dans les régions rhénanes du sud-ouest de l’Empire. Friedrich Engels, qui avait fortement contribué à revitaliser l’intérêt pour l’événement par son célèbre ouvrage La Guerre des paysans en Allemagne, insistait déjà en 1870 sur cette filiation. Par son ampleur, ses modalités et sa résonnance avec les grandes mutations politiques, religieuses, économiques et sociales du début du XVIe siècle, la guerre des Paysans n’en demeurent pas moins singulière, révolutionnaire à bien des égards, jalon d’une modernité qu’il est essentiel de redécouvrir aujourd’hui.
Le dossier permet également d’étudier l’histoire des conflits et de leurs modes de résolution, dans le cadre plus large de l’histoire des rapports sociaux (communication des sujets du seigneur ou du prince). Enlevant aux révoltes leur caractère exceptionnel, Marc BLOCH, l’historien de la Société féodale, en faisait des éléments révélateurs et structurants de la seigneurie. En suivant cette voie, on aboutit directement aux réflexions actuelles qui insistent sur la capacité politique des paysanneries et sur leur aptitude à choisir la négociation, la menace ou bien la révolte comme stratégie d’opposition.
Emmanuel Gerardin, professeur d’histoire géographie au lycée Heinrich Nessel.