Les soldats engagés dans le bassin de la Ruhr font pour la plupart leur service militaire de trois ans, puis 18 mois. Les premiers contingents sont prélevés sur ceux de l’Armée du Rhin, stationnés depuis décembre 1918 sur la rive gauche et autour des têtes de pont comme Kehl. À travers leurs cartes postales, ils expriment régulièrement leur attente du retour à la maison, « vive la classe », et aussi parfois en mots très crus, leur lassitude. Cette démobilisation morale n’empêche pas la fierté de faire partie des « poilus de la Ruhr », pouvant ainsi à leur tour s’attribuer une part du prestige qui entoure les anciens combattants.

Si peu de recrues semblent se réjouir d’être cantonnés en « Bochie », l’hostilité envers les populations ne domine pas les écrits, peut-être aussi pour passer à travers les mailles du contrôle postal. Les tensions avec les populations, le risque d’attentats sont pratiquement tus pour ne pas inquiéter les proches. Les allusions à la situation sociale et politique en Allemagne sont précieuses, car écrites par des observateurs aux premières loges. Remarquables sont les expressions d’un intérêt autre que militaire pour le Ruhrgebiet, les soldats relatant la puissance de l’industrie ou la beauté des paysages naturels, demandant à la famille de bien conserver les cartes pour les vues des villes qu’elles apportent. Ils racontent leurs achats, dans une sorte de tourisme à la faveur de la dévaluation précipitée du mark, et s’intéressent aussi aux habitant.e.s, parfois qualifié.e.s de « sympathiques ». Rarement, une amitié se noue. À Essen, un occupant qu’on devine cultivé, partage les festivités de Noël avec la famille, chez qui il loge.

Les photographies, montrant les camarades, groupe restreint et proche essentiel à la motivation du soldat, appartiennent à la fois à la tradition militaire (le souvenir du service) et à la culture de guerre. Sur les portraits pris à Recklinghausen, un officier du 12 ème Bataillon de chasseurs alpins porte une blessure au visage ; quant à l’écriteau de la section des chemins de fer de campagne, il annonce le but de la mission, avec une faute d’orthographe à l’époque courante, « Rhur » à la place de « Ruhr ».