L’Alsace-Lorraine au début du XXe siècle

Retour

Le Reichsland Elsass-Lothringen.

Musée des Beaux-Arts de Mulhouse

Au terme de la guerre de 1870, qui oppose la France à la Prusse, le traité de Francfort entérine le transfert de souveraineté sur l’Alsace et la Moselle, qui deviennent ainsi officiellement allemandes.

Le 9 juin 1871, elles sont « réunies » à l’Empire allemand par une « loi d’Union » et sont proclamées « Terre d’Empire » (Reichsland).

L’Alsace n’est alors française que depuis deux siècles. Si l’évêché de Metz a été rattaché au royaume de France dès le XVIe siècle, la Lorraine ducale n’a, quant à elle, perdu son indépendance qu’à la mort du duc Stanislas. Le nouveau Reichsland est ainsi une juxtaposition de plusieurs ensembles distincts linguistiquement, culturellement, historiquement et économiquement.

En 1871, sous le pinceau de Jean-Jacques Henner, l’Alsace protestataire attend sa réintégration à la France.

En 1911, la province aspire à une meilleure intégration dans l’Empire.

« La France renonce en faveur de l’Empire allemand à tous ses droits et titres sur les territoires
situés à l’Est de la frontière ci-après désignée (…). L’Empire allemand possèdera ces territoires à perpétuité, en toute souveraineté et propriété ».
Traité de Francfort, 10 mai 1871

L’Empire est fondé le 18 janvier 1871, après la défaite française, lorsque les souverains allemands proclament empereur Guillaume Ier, roi de Prusse, dans la Galerie des Glaces du château de Versailles. L’Empire allemand regroupe les 25 États fédérés (Länder), pour partie réunis auparavant en confédération, et le nouveau Reichsland que forme l’Alsace-Lorraine.

En 1910, l’Empire compte 65 millions d’habitants ; l’Alsace-Lorraine, avec 1,8 million d’habitants, est le 6e État par l’importance de sa population.

L’Empire allemand est organisé par la constitution du 16 avril 1871. L’Empereur est le chef de l’armée et de la marine ; il promulgue les lois et dirige la diplomatie.

Il nomme un chancelier impérial (Reichskanzler), qui n’est responsable que devant lui, c’est-à-dire qu’il ne dépend pas du parlement élu. C’est, en réalité, le chancelier qui est le maître absolu de l’administration impériale et du gouvernement, puisqu’il préside également le Conseil fédéral (Bundesrat) ; ministre unique, il propose notamment à l’Empereur la nomination ou la révocation des secrétaires d’État, hauts fonctionnaires qui dirigent les administrations gouvernementales. Le chancelier est aussi ministre-président de la Prusse.

Trois empereurs se succèdent à la tête de l’Empire : Guillaume 1er (1870-1888), Frédéric III (qui ne règne que 99 jours en 1888) puis Guillaume II (de 1888 à son abdication en 1918). Issus de la Maison de Hohenzollern, ils sont également rois de Prusse.

 

Au niveau législatif, les principales institutions de l’Empire sont le Bundesrat et le Reichstag

  • Le Bundesrat représente les gouvernements des vingt-cinq États ; ses représentants sont nommés par les chefs des gouvernements fédérés, et il est présidé par le chancelier. Le Bundesrat vote les lois, élabore le budget et contrôle les finances. La Prusse y bénéficie d’une minorité de blocage. Jusqu’en 1911, l’Alsace-Lorraine n’y dispose pas de représentation, étant administrée par le chancelier impérial.
  • Le Reichstag représente le peuple allemand. Ses membres sont élus au suffrage universel masculin, mais n’ont que l’initiative indirecte des lois, et, surtout, doivent composer avec le chancelier impérial, qui n’est responsable que devant l’Empereur. L’Alsace-Lorraine n’y a aucun député jusqu’à la loi de 1873, qui introduit la constitution de l’Empire en Alsace-Lorraine.
  • Les parlements des États fédérés votent leurs propres constitutions, lois et budgets, sauf dans les domaines qui relèvent de l’Empire (droit civil, commercial, pénal). La législation impériale s’étend progressivement à l’Alsace-Lorraine.

Au début du XXe siècle, le statut juridique de l’Alsace-Lorraine reste défini par les lois des 9 juin 1871, 1er janvier 1874 et 4 juillet 1879.

Par la « loi d’union » du 9 juin 1871, l’Alsace-Lorraine devient « pays d’Empire », Reichsland. Elle est possession commune de l’ensemble des États réunis dans l’Empire, « non pas un État mais une partie d’État, un district soumis à l’administration de l’Empire » (Paul Laband). Dotée d’un statut d’exception, elle n’est pas membre à part entière de la Fédération allemande : la Constitution de l’Empire n’y est introduite qu’en 1874.

En 1871, divisée en trois « présidences » (Bezirkspräsidien) et 22 « cercles » (Kreise), elle n’a de représentants ni au Reichstag, ni au Bundesrat. Jusqu’en 1874, il n’existe pas, en Alsace-Lorraine, de parlement propre. Et, à l’inverse des Etats fédérés allemands, elle ne dispose pas de gouvernement avant 1879 : elle est administrée par un Président supérieur (Oberpräsident), Von Moeller, qui a réussi l’assimilation du grand-duché de Hesse.

En 1871, la population a le sentiment de vivre en pays occupé. En 1910, après les améliorations progressives du statut politique de l’Alsace-Lorraine, une partie de l’opinion se prend à rêver que le Reichsland s’élève enfin au rang d’État allemand à part entière.

Après le rattachement à l’Empire, environ 50 000 Alsaciens et Lorrains « optent » volontairement pour la nationalité française, comme le leur permet une clause du traité de Francfort signé le 10 mai 1871 entre la France et l’Allemagne, s’ils quittent la région avant le 1er octobre 1872. Il ne s’agit pas là d’une émigration classique, phénomène bien plus ancien. 

Les immigrants allemands, les Altdeutsche (« vieux-Allemands »), sont péjorativement désignés par le terme de Schowe. Déjà 40 000 en 1875, ils sont attirés par la propagande berlinoise et par la prospérité de l’Alsace. Soldats installés dans les garnisons de Strasbourg, de Mulhouse ou encore de Metz et de Saint-Avold, fonctionnaires et ouvriers employés dans les grands chantiers militaires ou urbains, ils viennent des lointaines provinces prussiennes, mais aussi d’Etats plus proches, situés sur la rive droite du Rhin. Après la création de l’Université en 1872, des dizaines de professeurs venus de l’ensemble du Reich affluent ; ils mettent en place un enseignement de grande qualité et participent au renforcement de la présence culturelle allemande dans l’Alsace-Lorraine.

Strasbourg constitue le point de fixation principal de l'immigration allemande : entre 1871 et 1914, près d'un immigré sur deux s'y installe. A la fin du Reichsland, les Allemands représentent, en Alsace, un peu plus d'un habitant sur dix, tandis qu'en Lorraine annexée, où l'afflux est bien plus considérable, un habitant sur quatre est allemand. 

En moins de deux générations, la politique d’immigration favorisée par le gouvernement de Berlin modifie fortement la composition de la société d’Alsace-Lorraine.

À Strasbourg, la Neustadt

Le 7 avril 1880, un décret impérial définit le cadre de l’extension de Strasbourg. Le projet novateur de l’architecte en chef de la ville, l’alsacien Geoffroy Conrath, l’emporte sur celui du berlinois Auguste Orth, davantage ancré dans la tradition haussmannienne. Pendant quarante ans, Strasbourg est une ville de chantiers : la ville nouvelle, avec ses larges avenues et ses bâtiments de prestige en pierre, s’organise selon le goût wilhelminien. Les nouveaux quartiers témoignent du souci du pouvoir impérial allemand d’effacer les terribles destructions qu’a connues Strasbourg lors des bombardements de l’été 1870.

Les urbanistes inscrivent chaque pouvoir dans un ou des édifices : pouvoir politique autour de la Place impériale (Kaiserplatz), pouvoir culturel avec la bibliothèque ou le Palais universitaire, pouvoir économique avec la construction du port.

La Place impériale

Entre 1880 et 1895 est réalisée la Place impériale (actuelle Place de la République), bordée de bâtiments prestigieux. Centre politique de la Neustadt, elle élève Strasbourg au rang de capitale d’un État.

Le bâtiment du Landesausschuss

Face au Palais impérial (l’actuel Palais du Rhin), achevé en 1889, avec son imposante façade de 73 mètres et son dôme impressionnant, le Palais de la Délégation remplace, à partir de 1892, le pavillon provisoire en bois qui lui était réservé. Le projet attire des urbanistes et des architectes de toute l’Allemagne : lors de l’ouverture du concours, 59 propositions sont déposées.

Le bâtiment est l’oeuvre des architectes August Hartel et Skjold Neckelmann, qui ont également conçu, à peu près en même temps, la bibliothèque qui lui fait face (1894), l’actuelle Bibliothèque nationale et universitaire. La Place impériale est complétée par deux « bâtiments ministériels ». Construits à dix ans d’intervalle (1902 et 1911) par l’architecte Ludwig Levy, ils abritent aujourd’hui la Préfecture et la Trésorerie. Un peu plus loin, la Poste est terminée en 1899.

L’université

La construction de l’université impériale est décidée par le Reichstag dès 1871, signe de l’importance de ce nouveau bâtiment dans la politique d’intégration du Reichsland. Le palais est inauguré en 1884. Structurée en cinq, puis six facultés, avec la création de la faculté de théologie catholique, l’université impériale réunit les plus éminents professeurs du monde universitaire allemand, parmi lesquels le spécialiste de droit constitutionnel Paul Laband ou encore l’historien Harry Bresslau, beau-père d’Albert Schweitzer.

Tout comme en France à la même époque, on construit en Alsace-Lorraine des établissements scolaires modernes et spacieux, avec une prédilection pour le néo-baroque et le néo-classique pour les écoles supérieures, Gymnasien et instituts de formation.

En dehors des villes, le cas du Haut-Koenigsbourg est emblématique : Guillaume II, soucieux de rappeler l’appartenance de la région à l’aire germanique, souhaite marquer symboliquement la limite occidentale de l’Empire. Il opte pour une restauration complète du château fort du Haut-Koenigsbourg, cédé par la ville de Sélestat en 1899. L’Empereur souhaite reconstruire la forteresse telle qu’elle se dressait à la fin du XVe siècle, et confie les travaux à l’architecte-historien Bodo Ebhardt. La restauration (1900-1908) est menée dans le goût médiéval alors en vogue, dont la reconstruction de Carcassonne, par Viollet-le-Duc, est un autre exemple.

Modernisation et mutation économiques

L’industrialisation

Durant le dernier tiers du XIXe siècle, les modernisations techniques liées à la nouvelle révolution industrielle se répandent dans toute l’Europe. Déjà industrialisée depuis la fin du XVIIe siècle, l’Alsace-Lorraine n’échappe pas à ce mouvement.

Si certains secteurs, comme les chaussons, la corderie, les draps noirs de Bischwiller, déclinent avec la perte du marché français, l’émigration des patrons et des ouvriers vers Sedan ou Reims, ou encore l’émergence de nouveaux centres industriels, l’essor économique du Reich et le recul de la pauvreté dans les campagnes stimulent l’essor de nouveaux marchés.

L’artisanat traditionnel s’industrialise grâce à l’amélioration des moyens de production (tuileries à Wasselonne, foie gras à Strasbourg, notamment). De nouvelles techniques de production permettent de développer l’industrie agroalimentaire : la première sucrerie est créée à Erstein en 1898, Léon Ungemach développe une conserverie de légumes et de confitures, tandis que la chocolaterie Schaal est créée à Strasbourg en 1871. L’entreprise De Dietrich diversifie ses débouchés avec des cuves pour les laiteries, des appareils de chauffage ou des socs de charrue.

L’industrie mécanique se développe et connaît un essor considérable, que facilite le développement du chemin de fer : la Société alsacienne de construction mécanique (SACM), spécialisée dans la construction de locomotives et d’équipements industriels, ou encore l’entreprise automobile Bugatti, fondée en 1909 à Molsheim, connaissent une croissance rapide.

L’énergie, base du développement économique et du confort urbain

L’électricité, utilisée au début pour le seul éclairage, devient rapidement une source d’énergie pour les industries : en 1913, 53 entreprises du Haut-Rhin et les usines textiles de la vallée de la Bruchey ont recours. L’Alsace devient un pays minier : la potasse de Wittelsheim est modestement exploitée jusqu’en 1918 ; mais la découverte du pétrole suscite autour de Pechelbronn une véritable ruée sur l’or noir. La production atteint 501 000 tonnes en 1913. La Lorraine est, quant à elle, intégrée dans un grand ensemble germano-luxembourgeois d’industries d’extraction et de transformation, grâce à son charbon et à son minerai de fer.

Gaz, électricité et eau potable améliorent la vie des citadins, alors que la moitié de la population vit en ville en 1918.