Vers la Constitution et l’autonomie

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La prise de conscience d'une identité historique, culturelle et linguistique. N’étant plus français et ne se reconnaissant pas allemands, les Alsaciens se découvrent… alsaciens. Ils prennent en particulier conscience de leur identité historique, culturelle et linguistique.

FRAD068_21J26. - D'r_Herr_Maire_von G. Stoskopf ( I. Aufzug)

Le culte du souvenir

En 1910, le temps de la « protestation » est révolu. Une génération, née sous l’Empire allemand et qui n’a jamais connu la France, arrive au pouvoir économique et politique. Le souvenir d’avoir été français se transmet cependant d’une génération à l’autre.

Ce culte du souvenir se manifeste surtout dans le domaine artistique, mais les commémorations militaires y jouent également un rôle important. L’acceptation par les autorités des projets des monuments du Geisberg (près de Wissembourg) ou de Noiseville (en Moselle actuelle), commémorant les batailles où sont tombés les soldats français de 1705 à 1870, semblent montrer l’apaisement des relations avec les autorités allemandes. Les manifestations pro-françaises.

Les arts et la culture sont au cœur d’une reformulation de la question alsacienne.

Au tournant du siècle prend naissance un mouvement artistique qui s’étend à toute l’Europe. Selon les pays, il prend des noms différents : Art Nouveau, Jugendstil, Sécession, Modern Style, Arts and Crafts… Ce courant puise ses principes dans le rejet de l’académisme, le retour à la nature et à la démocratisation de l’art dans toutes ses formes d’expression : Art total et Art pour tous.
Tout en participant à ce mouvement, les artistes alsaciens, formés des deux côtés du Rhin, explorent une troisième voie. Ils cherchent à exprimer leur spécificité et tirent leur inspiration dans l’art populaire régional. Ils organisent, en 1897, à l’hôtel de ville de Strasbourg, le premier Salon des artistes alsaciens.

L’essor du théâtre et de la littérature dialectaux fondent, au-delà du folklore, une culture spécifique, qui connaît un vif succès. Gustave Stoskopf compose une comédie en dialecte, D’r Herr Maire, satire d’un maire de village qui se courbe devant les autorités pour accéder aux honneurs. La pièce est la deuxième création du théâtre alsacien de Strasbourg, qui débute en 1898 avec une adaptation de l’Ami Fritz, d’Erckmann-Chatrian. La pièce sera adaptée au cinéma en 1939.

Si certains intellectuels, à la suite du Dr Werner Wittich, parlent de double culture («Doppelkultur»), d’autres, comme René Schickelé, mettent en avant l’Elsässertum, l’identité alsacienne. Dans cette période aux idées prolifiques et bouillonnantes, tout ce que l’Alsace compte d’artistes, d’intellectuels, d’artisans, de collectionneurs et de marchands se retrouvent régulièrement dans des académies, des clubs et des associations, souvent informels, mouvantes et autour de bonnes tables, dans lesquels l’art se mêle de politique : cercle de Saint-Léonard, Kunschthafe (littéralement : « pot des arts »).

La revendication de l’autonomie. Quelle autonomie ?

A partir de 1890 arrive à l’âge adulte une génération nouvelle, qui ne connaît la France que par les souvenirs ou les voyages. Elle a été élevée à l’école allemande et a accompli son service militaire dans l’armée impériale. En France, l’espoir de la revanche s’éloigne également. Le nouveau climat politique favorise, en Alsace-Lorraine, l’acceptation du rattachement à l’Allemagne avec, en contrepartie, le souhait d’être traité comme les autres membres de la Fédération. Les élections de 1890 et de 1893 traduisent ce changement d’état d’esprit, avec l’affaiblissement des protestataires qui réclament le retour à la France.

En même temps que les esprits évoluent, la vie politique se transforme. Trois grandes forces politiques s’affirment : catholicisme politique, qui s’exprime particulièrement au Centre, libéralisme et social-démocratie. En 1902, la loi supprime les pouvoirs extraordinaires du Statthalter en Alsace-Lorraine (et notamment le paragraphe de la Dictature). Le Reichsland sort du régime d’exception, alors que les nouvelles lois sur la liberté de la presse favorisent le développement des journaux d’information et d’opinion.

Une nouvelle génération politique : les exemples de l’abbé E. Wetterlé et d’E. Ricklin

Emile Wetterlé, député au Reichstag et à la Délégation, s’efforce, avec ses collègues, d’obtenir la transformation de l’Alsace-Lorraine en un État fédéral et réagit contre les excès de la politique culturelle de « germanisation à la prussienne » (Verpreussung), ce qui lui vaut deux mois de prison en 1909 et radicalise ses opinions.
Eugène Ricklin, né en 1862, devient député à la Délégation en 1901. Il assure que le citoyen alsacien- lorrain pourra s’écrier « civis germanus sum » (« je suis un citoyen allemand ») si les mesures d’exception sont abolies. Comme E. Wetterlé, il souhaite, au début du XXe siècle, que l’Alsace devienne un État autonome.

Des débats passionnés autour de la notion d’autonomie

En Alsace-Lorraine, la question de l’autonomie pénètre dans toutes les sphères politiques et sociales et sa revendication est commune à tous les partis ; cependant elle a des significations diverses, voire opposées. Pour certains, il s’agit d’un pis-aller en attendant le retour à la France, alors que le plus grand nombre voit dans l’égalité avec les autres États fédérés la condition nécessaire à une intégration durable dans l’Empire. Les Alsaciens-Lorrains souhaitent ainsi, notamment, disposer de voix délibératives au Conseil fédéral (Bundesrat) et d’un Landtag, seul compétent pour la législation locale.

Les divisions portent aussi sur le contenu de l’autonomie : la question du suffrage universel et du mode de scrutin pour les élections figurent parmi les débats les plus vifs entre les forces en présence. Les socialistes mènent campagne pour le suffrage universel, rejoignant en cela les socio-démocrates des autres États fédérés.