Une constitution de courte durée : de l’autonomie à la reprise en main

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L'Alsace-Lorraine entre la paix et la guerre.

ADBR 38 J 486. - Couverture du journal satirique berlinois Lustige Blätter (1885-1945)

L’affaire de Saverne en 1913

L’affaire de Saverne éclate en novembre 1913 : un jeune lieutenant en garnison à Saverne, le baron Günther von Forstner, traite les recrues alsaciennes de Wackes (« voyous »). En découle une agitation locale à laquelle la presse, alsacienne-lorraine, française et allemande, donne un vaste écho. L’affaire prend de l’ampleur : elle symbolise les tensions croissantes entre autorités civiles et militaires, que la presse autonomiste appelle le « gouvernement d’à côté ».

A Berlin, le gouvernement impérial, saisi par les députés d’Alsace-Lorraine, donne raison à l’autorité militaire : ce désaveu provoque, en avril 1914, la démission du gouvernement d’Alsace-Lorraine, remplacé par des fonctionnaires prussiens.

L’Alsace-Lorraine entre la paix et la guerre

Les tensions des relations internationales, notamment à partir de la seconde crise marocaine de 1911 qui oppose la France à l’Empire allemand, inquiètent l’opinion publique. Le nationalisme allemand a ses extrémistes pangermanistes, tandis que le nationalisme français renoue, quant à lui, avec l’esprit de revanche. La question de l’Alsace-Lorraine occupe donc à nouveau une place importante dans la politique extérieure des États.

Les parlementaires alsaciens participent aux efforts pacifistes de l’Union interparlementaire des députés français et allemands ; ils s’élèvent contre la loi portant le service militaire à trois ans en France et, en Allemagne, contre la loi militaire de 1913, dont l’objectif est l’accroissement des effectifs militaires et navals. L’antagonisme entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire devient de plus en plus marqué.

L’application de la constitution pendant la guerre

Dès la déclaration de « l’état de menace de guerre » (Kriegsgefahrzustand), le 31 juillet 1914, l’Alsace-Lorraine est soumise à l’état de siège, en application de la loi prussienne du 4 juin 1851, qui transfère tous les pouvoirs aux autorités militaires. Sont dès lors suspendus tous les articles constitutionnels garantissant les libertés personnelles et publiques : liberté de presse, liberté de parole, liberté d’association et de réunion.

L’usage du français, jusque-là toléré, est également interdit.

Les assemblées politiques - Kreistag, Bezirkstag, Landtag - ne se réunissent plus que brièvement pour adopter le budget, le droit de parole étant strictement limité et restreint lors des séances publiques. Pour la session de 1915, les groupes parlementaires du Landtag d’Alsace-Lorraine acceptent de ne pas aborder de questions politiques ou militaires, mais, les années suivantes, les députés refusent de limiter les débats au vote du budget.

Le gouvernement et les militaires doivent concéder à la seconde chambre, en 1916, 1917 et 1918, à côté des séances publiques, la tenue de séances confidentielles, où sont abordées des questions politiques. Les députés alsaciens-lorrains s’y relayent pour exprimer le mécontentement de la population et leur refus, notamment, de la détention préventive [Schutzhaft].

Avec la guerre, les clivages s’accusent autour du sens à accorder au concept d’autonomisme. Certains acteurs politiques militent pour le retour de l’Alsace-Lorraine à la France. D’autres, comme une partie du Landtag et son président, E. Ricklin, reprennent la revendication de l’autonomie dans le cadre de l’Empire allemand.

Dans les dernières semaines de la guerre, l’Alsace-Lorraine entre dans une période de forte agitation politique. Des soviets, composés de soldats et d’ouvriers, sont constitués. Du 10 au 20 novembre 1918, un comité révolutionnaire siège même au Palais de Justice de Strasbourg et, le 13 novembre, le drapeau rouge de la révolution flotte sur la cathédrale de Strasbourg. Sans réels moyens pour agir, ces soviets se dissoudront avec le départ des troupes allemandes.

Le Conseil national

Dans le même temps, les députés de la seconde chambre du Landtag s’autoproclament « Conseil national ». Eugène Ricklin en est nommé Président et, soutenu par une partie des députés, adresse au gouvernement français une demande de garantie des traditions, des libertés et des institutions alsaciennes. Même des députés comme Jacques Peirotes et l’abbé Delsor, qui réclament le retour à la France, présentent des « cahiers de doléances » en faveur du maintien du droit local.

Après le retour à la France naîtra une nouvelle forme d’autonomisme, aux réalités diverses : séparatisme, qui aspire au retour de l’Alsace à l’Allemagne, autonomie proprement dite (E. Ricklin, G. Wolf), régionalisme (E. Wetterlé)….

Les 14 points de Wilson

Dans son discours du 8 janvier 1918, le président américain W. Wilson énumère 14 points qui lui semblent nécessaires pour installer de manière pérenne la paix en Europe. Le 8e de ces points précise que « tous les territoires français devraient être libérés, les portions envahies, rendues, et les torts causés à la France par la Prusse en 1871, concernant l’Alsace-Lorraine, qui a perturbé la paix mondiale pendant près de 50 ans, devraient être corrigés, de telle sorte que la paix soit de nouveau établie dans l’intérêt de tous. »

Mais Wilson insiste aussi sur la nécessaire autodétermination des peuples austro-hongrois et suggère des plébiscites pour définir le statut de certaines autres provinces. Lors de la rédaction du traité de Versailles, les Allemands demandent que le sort de l’Alsace-Lorraine soit, à ce titre, soumis à plébiscite. Les Alliés s’y refusent. L’accueil enthousiaste réservé à R. Poincaré lors de son entrée à Strasbourg lui aurait d’ailleurs fait dire : « le plébiscite est fait ! ». Le traité de Versailles de 1919 (art. 27) consacre le retour de la France à ses frontières du 17 juillet 1870.