L'Alsace-Lorraine entre la paix et la guerre.
L’affaire de Saverne en 1913
L’affaire de Saverne racontée par les caricaturistes
ADBR 38 J 486. - L’autorité militaire prononce une peine minime contre le baron von Forstner : il est assigné à résidence pendant 6 jours. Après la levée de sa sanction, von Forstner reprend ses provocations : il sort dans les rues de Saverne sous escorte militaire, ce qui déclenche de nombreuses railleries, entraînant à leur tour une intervention de l’armée. Des arrestations arbitraires ont lieu : certains sont arrêtés au seul motif qu’ils ont ri. Le 28 novembre, von Forstner est à nouveau brocardé. Les militaires procèdent alors à une démonstration de force : vers 19 heures, des mitrailleuses sont disposées sur la place du château de Saverne. Après trois roulements de tambour, des soldats capturent une trentaine de badauds, dont trois magistrats qui sortent d’une audience au tribunal. Ils sont conduits à coups de crosse dans la caserne. Une partie d’entre eux passe la nuit enfermée dans un sous-sol glacé du château.
Couverture du journal satirique berlinois Lustige Blätter (1885-1945)
ADBR 38 J 486. - Croquant le portrait de Von Forstner gardé par des militaires : « Attention lecteur, on ne rit pas, les armes sont chargées », 1913.
Le lieutenant von Forstner dans les rues de Saverne. Une escorte le protège du chahut des enfants
ADBR 38 J 486. - Photographie de Robert Weil, parue dans l’hebdomadaire français L’Illustration du 13 décembre 1913.
Le 26 novembre, une patrouille embarque quatre Savernois qui auraient ri au passage des militaires
ADBR 38 J 486. - L’un d’eux, le banquier Lucien Kahn, se verra attribuer le surnom de Canari (Khan a ri). L’Illustration, 13 décembre 1913.
Le 28 novembre, de nouvelles échauffourées s'accompagnent de violences
ADBR 38 J 486. - L’Illustration, revue française, souligne la violence des autorités allemandes. Edition du 13 décembre 1913.
L’Empereur, le Chancelier du Reich et le secrétaire d’État aux affaires militaires se rencontrent afin d’évoquer l’affaire de Saverne, Illustrierte Zeitung, Berlin, 14 décembre 1913.
ADBR 38 J 485.- Les autorités civiles d’Alsace-Lorraine et les démocrates allemands s’indignent. L’affaire remonte au plus haut niveau de l’Empire. Au Reichstag, les députés alsaciens exigent des explications de la part du chancelier Bethmann-Hollweg, qui défend l’armée impériale. Le Parlement émet alors un vote de défiance. En janvier 1914, les protagonistes de l’affaire sont traduits devant le Conseil supérieur de guerre de Strasbourg, qui estime que les militaires ont accompli leur devoir en rétablissant l’ordre public. Décision lourde de conséquences : le gouvernement civil d’Alsace-Lorraine, désavoué, démissionne. L’affaire de Saverne signe l’échec de quarante ans de politique d’intégration, creuse le fossé entre Allemands et Alsaciens et préfigure la reprise en main de l’Empire par les militaires, au détriment des forces parlementaires et démocrates.
L’affaire de Saverne éclate en novembre 1913 : un jeune lieutenant en garnison à Saverne, le baron Günther von Forstner, traite les recrues alsaciennes de Wackes (« voyous »). En découle une agitation locale à laquelle la presse, alsacienne-lorraine, française et allemande, donne un vaste écho. L’affaire prend de l’ampleur : elle symbolise les tensions croissantes entre autorités civiles et militaires, que la presse autonomiste appelle le « gouvernement d’à côté ».
A Berlin, le gouvernement impérial, saisi par les députés d’Alsace-Lorraine, donne raison à l’autorité militaire : ce désaveu provoque, en avril 1914, la démission du gouvernement d’Alsace-Lorraine, remplacé par des fonctionnaires prussiens.
Le fonctionnement du Landtag en temps de guerre
Le chansonnier régionaliste et nationaliste Théodore Botrel met en musique l’esprit de revanche qui anime une partie de la population française
ADHR 21 J 3. Quand nous franchîmes la frontière Pour reconquérir le pays Où depuis la guerre dernière Tant d’exilés sont endormis Sur un ton nostalgique et tendre Dans le vent, les sapins chantaient Nous fûmes surpris de comprendre Ce qu’entre eux ils se chuchotaient. Des Vosges fidèles Sombres sentinelles Comme aux anciens jours Les sapins d’Alsace Parlent à voix basse En français toujours Toujours
Le 18 août 1914, le Landtag est converti en hôpital militaire.
ADBR 87 AL 1768. - La Première Chambre du Landtag se réunit durant toute la guerre dans la bibliothèque du Ministère d’Alsace-Lorraine, la Seconde Chambre se réunissant, en 1915, dans la salle de séance du Bezirkstag, et, les années suivantes, au Landtag.
L’Alsace-Lorraine entre la paix et la guerre
Les tensions des relations internationales, notamment à partir de la seconde crise marocaine de 1911 qui oppose la France à l’Empire allemand, inquiètent l’opinion publique. Le nationalisme allemand a ses extrémistes pangermanistes, tandis que le nationalisme français renoue, quant à lui, avec l’esprit de revanche. La question de l’Alsace-Lorraine occupe donc à nouveau une place importante dans la politique extérieure des États.
Les parlementaires alsaciens participent aux efforts pacifistes de l’Union interparlementaire des députés français et allemands ; ils s’élèvent contre la loi portant le service militaire à trois ans en France et, en Allemagne, contre la loi militaire de 1913, dont l’objectif est l’accroissement des effectifs militaires et navals. L’antagonisme entre le pouvoir civil et le pouvoir militaire devient de plus en plus marqué.
L’application de la constitution pendant la guerre
Dès la déclaration de « l’état de menace de guerre » (Kriegsgefahrzustand), le 31 juillet 1914, l’Alsace-Lorraine est soumise à l’état de siège, en application de la loi prussienne du 4 juin 1851, qui transfère tous les pouvoirs aux autorités militaires. Sont dès lors suspendus tous les articles constitutionnels garantissant les libertés personnelles et publiques : liberté de presse, liberté de parole, liberté d’association et de réunion.
L’usage du français, jusque-là toléré, est également interdit.
Les assemblées politiques - Kreistag, Bezirkstag, Landtag - ne se réunissent plus que brièvement pour adopter le budget, le droit de parole étant strictement limité et restreint lors des séances publiques. Pour la session de 1915, les groupes parlementaires du Landtag d’Alsace-Lorraine acceptent de ne pas aborder de questions politiques ou militaires, mais, les années suivantes, les députés refusent de limiter les débats au vote du budget.
Le gouvernement et les militaires doivent concéder à la seconde chambre, en 1916, 1917 et 1918, à côté des séances publiques, la tenue de séances confidentielles, où sont abordées des questions politiques. Les députés alsaciens-lorrains s’y relayent pour exprimer le mécontentement de la population et leur refus, notamment, de la détention préventive [Schutzhaft].
Après la guerre, de la République d’Alsace-Lorraine à la revendication régionaliste
Lettre d’E. Ricklin au Statthalter pour annoncer l’érection du Landtag en Conseil national (Nationalrat)
ADBR 87 AL 5602.
Cahier de doléances du Conseil national, signé N. Delsor
AVCUS, 113 Z 30, fonds Eugène Muller.
Lettre d’E. Ricklin au député E. Muller à l’adresse du Conseil national pour fixer les garanties à demander aux Français sur les droits et libertés de l’Alsace-Lorraine, novembre 1918
AVCUS 113 Z, fonds Eugène Muller.
R. Poincaré à l’hôtel de ville de Strasbourg
ADBR 2 Fi 4/1200. - Le Commissariat général de la République et le Conseil national affirment leur loyalisme envers la France.
Avec la guerre, les clivages s’accusent autour du sens à accorder au concept d’autonomisme. Certains acteurs politiques militent pour le retour de l’Alsace-Lorraine à la France. D’autres, comme une partie du Landtag et son président, E. Ricklin, reprennent la revendication de l’autonomie dans le cadre de l’Empire allemand.
Dans les dernières semaines de la guerre, l’Alsace-Lorraine entre dans une période de forte agitation politique. Des soviets, composés de soldats et d’ouvriers, sont constitués. Du 10 au 20 novembre 1918, un comité révolutionnaire siège même au Palais de Justice de Strasbourg et, le 13 novembre, le drapeau rouge de la révolution flotte sur la cathédrale de Strasbourg. Sans réels moyens pour agir, ces soviets se dissoudront avec le départ des troupes allemandes.
Le Conseil national
Dans le même temps, les députés de la seconde chambre du Landtag s’autoproclament « Conseil national ». Eugène Ricklin en est nommé Président et, soutenu par une partie des députés, adresse au gouvernement français une demande de garantie des traditions, des libertés et des institutions alsaciennes. Même des députés comme Jacques Peirotes et l’abbé Delsor, qui réclament le retour à la France, présentent des « cahiers de doléances » en faveur du maintien du droit local.
Après le retour à la France naîtra une nouvelle forme d’autonomisme, aux réalités diverses : séparatisme, qui aspire au retour de l’Alsace à l’Allemagne, autonomie proprement dite (E. Ricklin, G. Wolf), régionalisme (E. Wetterlé)….
Les 14 points de Wilson
Dans son discours du 8 janvier 1918, le président américain W. Wilson énumère 14 points qui lui semblent nécessaires pour installer de manière pérenne la paix en Europe. Le 8e de ces points précise que « tous les territoires français devraient être libérés, les portions envahies, rendues, et les torts causés à la France par la Prusse en 1871, concernant l’Alsace-Lorraine, qui a perturbé la paix mondiale pendant près de 50 ans, devraient être corrigés, de telle sorte que la paix soit de nouveau établie dans l’intérêt de tous. »
Mais Wilson insiste aussi sur la nécessaire autodétermination des peuples austro-hongrois et suggère des plébiscites pour définir le statut de certaines autres provinces. Lors de la rédaction du traité de Versailles, les Allemands demandent que le sort de l’Alsace-Lorraine soit, à ce titre, soumis à plébiscite. Les Alliés s’y refusent. L’accueil enthousiaste réservé à R. Poincaré lors de son entrée à Strasbourg lui aurait d’ailleurs fait dire : « le plébiscite est fait ! ». Le traité de Versailles de 1919 (art. 27) consacre le retour de la France à ses frontières du 17 juillet 1870.