L'Alsace-Lorraine cherche au début du XXe siècle à affirmer son identité entre modernisation institutionnelle, quête d'autonomie et bataille symbolique autour du drapeau régional.
La modernisation institutionnelle : le Land d'Alsace-Lorraine
En octobre 1911, les premières élections au suffrage universel mobilisent la classe politique et les électeurs : 184 candidats convoitent les 60 sièges de la seconde chambre et la participation dépasse les 80 %.
Une campagne électorale où tous défendent le particularisme
Qu’ils aient ou non été favorables à la Loi constitutionnelle, les candidats s’efforcent d’utiliser la nouvelle organisation politique dans l’intérêt de la région.
Une « Union nationale », au programme qualifié de nationaliste, se constitue autour de la devise « l’Alsace-Lorraine aux Alsaciens-Lorrains ». Elle réclame le respect des traditions de l’Alsace-Lorraine et « l’autonomie complète de l’Alsace-Lorraine dans le cadre de l’Empire » (Jacques Preiss, discours du 29 juin 1911). L’Union nationale recrute dans tous les partis, surtout le centre alsacien-lorrain.
La défaite des nationalistes ?
Les élections sont un échec pour l’Union nationale, dont seuls deux membres sont élus : les abbés Wetterlé et Delsor. Ce revers n’est cependant pas celui du particularisme ou de l’autonomisme. En effet, sur les questions nationales, les libéraux-démocrates, les socialistes et le centre s’inspirent de ce programme : la revendication de l’autonomie et du particularisme reste le dénominateur commun de l’ensemble de la classe politique régionale.
Au second tour des élections, le Centre et l’aile cléricale du Bloc lorrain (nationaliste, conservateur), remportent la majorité des sièges (26 + 10). Les socialistes et les libéraux-démocrates obtiennent chacun 11 députés. L’Union nationale, avec 3 % des suffrages, ne remporte que deux sièges. Un tiers des élus sont d’anciens parlementaires du Landesausschuss, surtout dans les rangs du Centre et du Bloc lorrain.
La lutte pour l'autonomie, toujours
Première rentrée solennelle des députés au Landtag d’Alsace-Lorraine, le 06 décembre 1911
Collection particulière (F. Igersheim).
Procès-verbal d’inauguration de la 1ère séance au Landtag, le 6 décembre 1911
ADBR, 32 AL 31.
Jean Hoeffel, membre de la 1ère chambre entre 1911 et 1918
ADBR 100 J 404, dépôt Hoeffel.
Composition de la Première chambre
Regierung und Landtag von Elsass-Lothringen 1911-1916, Biographisch-statistisches Handbuch, Mulhouse, 1912. Ouvrage conservé à la Bibliothèque du Grand Séminaire. - La première chambre réunit des membres de droit, des délégués élus par les grandes corporations et des personnalités nommées directement par l’Empereur, parmi lesquels d’anciens parlementaires du Landesausschuss et des acteurs parlementaires de la réforme constitutionnelle (L. Vondersheer, J. Hoeffel et A. Grégoire).
Les députés du groupe socialiste. Au centre, Jacques Peirotes
AVCUS, 125 Z 1.
Composition de la seconde chambre du Landtag, session 1911-1912
Crédit : Mickael DARD, 2011.
Les lois votées entre 1911 et 1914 par le Landtag portent essentiellement sur le commerce, les finances publiques, les impôts, la chasse, la rémunération des notaires ou des fonctionnaires. Les textes et réformes les plus emblématiques, que l’on retrouve aujourd’hui encore dans le droit local, ont été votés antérieurement.
De 1911 à 1914, aucun des problèmes posés par la « cote mal taillée » de la loi constitutionnelle ne sera éludé : trois questions occupent le devant de la scène.
- Le gouvernement de l’Alsace-Lorraine nommé par Berlin n’est pas responsable devant la chambre élue au suffrage universel. Entre 1911 et 1913, la seconde chambre exprime donc régulièrement sa défiance face à l’Empereur et au gouvernement.
- La seconde chambre plaide également pour un réel contrôle budgétaire et refuse, notamment, de voter le « fonds de grâce », qui permet à l’Empereur d’accorder des subventions à des organisations charitables et à des associations pangermanistes.
- Les rapports entre les deux chambres, dont le profil socioprofessionnel et la base de la représentativité diffèrent, sont parfois tendus.
La lutte pour l’autonomie ne fait en réalité que commencer.
Une politique symbolique mais inachevée : un drapeau pour l'Alsace-Lorraine
Charles Spindler : l’Alsacienne au drapeau rouge et blanc (Rott un wiss)
Collection particulière / Photographie J.L. Stadler.
L’emblème d’Alsace-Lorraine est largement utilisé. Ici, sur le menu d’un banquet du Groupe alsacien du messager, 16 novembre 1912
ADBR 132 AL 1.
Requête (Antrag) de G. Wolf, député de Strasbourg à la 2nde chambre du Landtag. 1ère session, 1911/1912
ADBR 32 AL 11. - La chambre veut proposer une loi sur les couleurs du Land d’Alsace-Lorraine.
Lettre d’E. Ricklin, président du Landtag, au Ministerium impérial d’Alsace-Lorraine, le 25 juin 1912
ADBR 32 AL 11. - La 2nde chambre a voté l’adoption du drapeau rouge et blanc.
Pièce de théâtre de G. Stoskopf, D’r verbotte Fahne (le drapeau interdit)
ADHR 27 J 27.
« J’ai beau tirer, je ne vois toujours pas de noir », caricature de H. Zislin, Sourires d’Alsace, 1913
Musée historique de Mulhouse.
Après le rattachement de l’Alsace-Lorraine à l’Allemagne, l’utilisation du rouge et du blanc, couleurs traditionnellement utilisées dans l’héraldique régionale, apparaît comme symbole national ou patriotique. Un combat par l’image est mené par certains artistes et caricaturistes contre les couleurs impériales et le drapeau officiel du Reichsland (noir, blanc et rouge).
Après le vote de la Loi constitutionnelle, les députés adoptent, en 1912, un drapeau spécifique à l’Alsace-Lorraine (rouge et blanc, avec la croix de Lorraine). La décision est rejetée par le Reichstag et le drapeau ne sera jamais officiel.